Nuccio Ordine, parrain de la programmation 2020

01 Décembre

Nuccio Ordine, philosophe, spécialiste de la Renaissance et du philosophe Giordono Bruno, professeur de littérature italienne à l’université de Calabre sera le parrain de notre programmation 2020. Il est l’auteur notamment de « L’utilité de l’inutile » (2012) et de « Les Hommes ne sont pas des îles », (2018) aux Ed. Les Belles Lettres. Nuccio Ordine donnera plusieurs conférences pour les collégiens, lycéens et étudiants du Canton de Neuchâtel. Voir ci-dessous le portrait de Nuccio Ordine par Marc Semo, paru dans le journal Le Monde, le 23 janvier 2019. « Nuccio Ordine, professeur de l’inutile ».

Cet amoureux de « Don Quichotte », grand spécialiste du philosophe Giordano Bruno, enseigne la littérature à l’université de Calabre, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis. Pédagogue, il est le passeur d’une culture classique qu’il transmet avec passion. Son érudition est aussi vaste et flamboyante que communicative. « Etudier pour m’ébattre et jamais pour le quest », c’est-à-dire le profit, rappelle joyeusement Nuccio Ordine en citant Montaigne, l’un de ses penseurs préférés. Spécialiste reconnu de Giordano Bruno – dominicain et philosophe ¬martyr de la liberté de pensée, brûlé vif pour hérésie à Rome en 1600 –, ce professeur de ¬littérature à l’université de Calabre est l’inlassable passeur auprès de ses étudiants, puis du grand public, d’une culture classique à ¬laquelle il sait rendre toute sa vivacité. En témoigne le succès de son livre au titre oxymore L’Utilité de l’inutile (Les Belles Lettres, 2013), florilège de citations commentées de Montaigne, Aristote, Kant, Pétrarque, Leopardi, Calvino, Tchouang-tseu, Tocqueville, Bataille et tant d’autres, nourrissant une ¬réflexion iconoclaste « sur ces savoirs dont la valeur essentielle est complètement détachée de toute finalité utilitaire ». L’idée lui était venue en lisant un article du Corriere della Sera sur la pertinence aujourd’hui de l’enseignement du grec et du latin… Il trouva ensuite la formule sous la plume du dramaturge Eugène Ionesco, à propos de la création artistique. « Le goût de la lecture » « Cela m’encouragea pour publier ce manifeste qui est le cri de douleur d’un professeur à qui on ne fait plus faire le professeur dans un monde universitaire toujours plus obnubilé par la rentabilité immédiate », explique Nuccio Ordine, lui-même surpris de l’écho de l’ouvrage nourri des dialogues avec ses étudiants qu’il avait ¬notés au fil des ans dans de gros cahiers noirs quadrillés. La première édition, avant même qu’elle ne sorte en Italie, fut publiée à Paris, sa ville de cœur comme pour nombre d’intellectuels italiens de sa génération. Depuis, le livre a été traduit en 22 langues. Peu ou prou sur le même modèle suivirent Une année avec les classiques (2015) et Les hommes ne sont pas des îles (2018) (tous deux édités chez les Belles Lettres) en référence à une métaphore du poète anglais du XVIIe siècle John Donne illustrant la nécessité du lien social comme de l’amitié et celle de ¬savoir dépasser ses intérêts particuliers pour arriver à l’universel. Un choix politique ¬assumé alors que l’Europe, et tout particulièrement l’Italie avec les populistes au pouvoir, « se replie sur elle-même face à l’arrivée d’une humanité pauvre et souffrante qui, risquant sa vie, tente d’échapper à la guerre, à la faim, aux maux causés par les dictatures et le fanatisme religieux ». Comme Vladimir Nabokov dans ses leçons sur la littérature ou comme le grand critique littéraire George Steiner, devenu son ami, Nuccio Ordine est un grand pédagogue parce qu’il mêle passion et clarté tout en brouillant les artificielles lignes de séparation entre les savoirs. « Les plus grands maîtres savent être simples et compréhensibles, même si leurs ¬textes n’ont jamais fini de nous dire ce qu’ils ont à nous dire », explique l’universitaire, qui aime à rappeler l’hommage rendu par Albert Camus en recevant son prix Nobel de littérature à son instituteur, M. Germain. « Un bon enseignant est celui qui change la vie de son élève », souligne Nuccio Ordine, né il y a soixante ans à Diamante, dans le nord-ouest de la Calabre, dans un Mezzogiorno encore misérable. Ses parents avaient juste fini l’école élémentaire. « J’ai grandi dans une maison sans ¬livre, dans un village sans librairie ni bibliothèque. L’école était une pièce de la maison de l’“instit” qui faisait cours en robe de chambre quand il était malade. Mais il me donna pour toujours le goût de la lecture », rappelle-t-il. Son père ¬rêvait qu’il soit avocat. Il va donc au lycée, en pension. Puis il part pour Cosenza, où vient de s’ouvrir l’université de Calabre, alors que jusque-là les étudiants de la région devaient partir pour Naples, voire Rome ou Milan. Infatigable voyageur Pendant les années 1970, cette université était un fantastique creuset intellectuel et politique animé par de jeunes professeurs qui n’avaient pas trouvé de poste ailleurs dans la Péninsule. Nuccio Ordine milite dans un collectif étudiant/ouvrier puis dans le groupe d’extrême gauche Lotta continua. Mais les rêves des lendemains qui chantent se fracassent sur la lourdeur du monde. « Je ne me reconnaissais plus dans la gauche institutionnelle et je refusais la lutte armée », explique l’universitaire, qui commence alors sa route solitaire sans ¬jamais pour autant renier les engagements de sa jeunesse. D’où sa fascination pour ¬Giordano Bruno et la rigueur de son parcours intellectuel qui le mena jusqu’au bûcher pour avoir refusé de renier ses convictions. « Ses ¬livres écrivent sa vie », souligne Ordine, qui aime aussi à rappeler combien le travail du philosophe et celui du peintre se ressemblent, partant l’un et l’autre de l’ombre. « Mais ni l’ombre sur la caverne de Platon ni le ¬contour de l’ombre délimité par l’artiste avec son bâton ne suffisent à atteindre la vérité ; il faut dépasser le seuil et aller au-delà des limites admises », souligne Nuccio Ordine, passionné par l’œuvre du Caravage et la possible connexion entre le grand peintre du clair-obscur et le philosophe hérétique. L’époque et les lieux coïncident – même s’il n’y a aucun élément chez l’un ou l’autre évoquant une éventuelle rencontre. Ses premiers travaux sur Giordano Bruno lui ont valu l’estime des spécialistes. Mais c’est à Paris que sa carrière prend une nouvelle dimension avec la rencontre à la fin des années 1980 d’Alain-Philippe Segonds, alors directeur des Belles Lettres. Conquis par l’enthousiasme du jeune universitaire calabrais, il lui propose de se lancer dans une édition bilingue de Giordano Bruno et de diriger une collection. « J’avais 29 ans, je n’étais rien, je n’avais même pas encore de poste à l’université », se souvient Nuccio Ordine, qui publiera notamment dans cette maison d’édition Le Seuil de l’ombre (2003), Le Mystère de l’âne (2005), etc. Grand travailleur, ce professeur de littérature est aussi un infatigable voyageur, visiting professor dans nombre d’universités européennes, notamment l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), l’Ecole normale ¬supérieure et Paris-IV-Sorbonne, le Warburg Institute, à Londres, et américaines comme Yale (Connecticut) ou la New York University. « La haute culture ne suffit pas à se prémunir contre la barbarie mais elle reste l’unique manière de rendre l’humanité plus -humaine » « Jet-prof » bien lancé sur le marché mondial des universités de prestige, Nuccio Ordine tient pourtant à garder son enracinement à Cosenza, où il enseigne toujours un semestre par an. « Les étudiants des zones les plus défavorisées ont besoin de professeurs qui peuvent maintenir leur enthousiasme et les aider à aller au-delà de leur monde », explique-t-il. Il a ¬conservé une bonne partie des convictions de sa jeunesse. D’où son amour infini pour Don Quichotte, « le héros par excellence de l’inutilité qui, nourri de romans de chevalerie, décide de forcer la réalité corrompue de son époque ». Mais pour amoureux qu’il soit de la culture, il en reconnaît aussi les limites, à l’instar d’un George Steiner aimant à rappeler que les officiers nazis pouvaient magnifiquement jouer du Bach à côté des chambres à gaz d’Auschwitz. « La haute culture ne suffit pas à se ¬prémunir contre la barbarie mais elle reste l’unique manière de rendre l’humanité plus ¬humaine », relève l’universitaire. Et de citer Italo Calvino évoquant, dans un dialogue des Villes invisibles (Seuil, 1984), la nécessité « de chercher et de savoir reconnaître qui et quoi au milieu de l’enfer n’est pas l’enfer ; et le faire durer et lui faire place ».

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